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Axure ou la mort de l’UX ?

Bon, disons simplement les choses s’il y a bien un logiciel qui commence à être pénible c’est bien Axure. Dans plusieurs agences avec lesquels j’ai été en contact, c’est une question qui devient récurrente : “Est ce que vous vous utilisez Axure ?”. Ce que je découvre souvent derrière cette question c’est souvent des processus où l’outil conditionne le travail.

Les usages

À partir de là, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce logiciel prenait tant de place dans ces organisations. Pour cela, j’ai proposé un questionnaire très simple avec trois questions :

  • Quel est votre poste, votre profession actuel ?
  • Quel est votre usage d’Axure ?
  • Quel est l’usage d’Axure dans votre organisation ou votre entreprise ?

J’ai obtenu 12 réponses essentiellement de la part d’ergonomie et d’UX Designer. Vous pouvez les retrouver là

Réponses au sondage

Réponses au sondage

Votre usage d’Axure

Sur les usages d’Axure, je dirai qu’il y a deux pratiques différentes qui se dégagent. Une pratique qui suit l’ensemble du processus de conception des interfaces où Axure est présent à chacune des étapes de l’idéation au livrable pour des tests utilisateurs ou le développement :

  • Création de prototype au format image pour les propositions commerciales.
  • Prototypage rapide en début de conception suite à l’idéation pour valider les grands fonctionnements, puis prototypage fidèle.
  • Prototypage fidèle et fonctionnel pour réaliser un test utilisateur.

Une pratique qui au contraire se focalise sur un aspect très partiel du processus de conception :

  • Des prototypes cliquables qui servent de base pour itérer avec le client et valider des wireframes.
  • Des wireframes pour formaliser des zonings précédemment posés sur papier.

Cela rejoint ce que j’ai pu observer. À noter que le niveau d’usage peut différer fortement suivant la maîtrise d’Axure par la personne. Certains vont très loin dans le prototypage et la programmation de comportements, d’autres s’arrête sur des wireframes simples, voir intègre des images pour certains blocs en lieu et place d’éléments détaillés.

L’usage en agence, en entreprise.

Je pense que cette réponse résume bien l’usage qui peut en être fait :

“Création des cas d’usage puis zoning décrivant les principes généraux de l’interface. Puis on rentre dans le détail au fur et à mesure en y introduisant de l’interactivité lorsque cela devient pertinent. Le document devient de plus en plus détaillé. Avec certaines équipes, le document est partagé et les équipes techniques rajoutent les spécs techniques lié à chaque contrôle. À la fin, Axure génère un cahier de spécs à destination de toutes les équipes qui vont intervenir sur le projet lors de son implémentation.

 

Aujourd’hui, cet outil m’est devenu indispensable dans mon travail, tellement simple d’utilisation et à la fois tellement puissant, que j’ai de plus en plus tendance à écourter la réflexion sur papier pour aller dans Axure tester mes idées et itérer rapidement. C’est aussi un format que mes interlocuteurs comprennent mieux. Les dessins d’interface sont parfois mal compris suivant l’interlocuteur, bien que je trouve qu’ils sont toujours extrêmement utiles et surtout collaboratifs (whiteboard).”

Il apparaît aussi qu’Axure est utilisé pour montrer au client une maquette interactive ainsi que pour faire des tests utilisateurs. C’est aussi que j’ai pu observer, avec un bémol toutefois. Le terme “test utilisateurs” peut recouvrir des notions très large qui vont du focus group, au vrai test utilisateurs en passant par l’entretien individuel, voir le questionnaire.

L’essentiel du travail est donc réalisé, sur Axure, par l’UX Designer/Ergonome puis c’est réutilisé en consultation dans une majorité des cas par d’autres participants au projet, ou dans d’autres cas en modification, pour enrichir les éléments existants.

À l’usage, pour commencer

Première étape, la prise en main d’Axure, aussi étrange que cela peut paraître pour un logiciel à 300 € minimum, il faut commencer par trouver et télécharger des bibliothèques d’objets, car celle fourni en standard est plus que succincte. Il manque notamment une bibliothèque d’icônes standards. Si vous voulez faire des wireframes pour un environnement particulier comme iOS, c’est encore un peu plus long de trouver la bonne bibliothèque sachant que certaines sont payantes. Au passage, le logiciel n’est pas traduit. Là vous reregardez les tarifs.

Après cela il faut comprendre comment fonctionne l’interface du logiciel. De nombreuses fenêtres utilitaires sont présentes avec souvent plusieurs onglets, ainsi qu’une barre de raccourcis. Très franchement, pour un logiciel destiné à des UX Designers et des ergonomes, le niveau laisse largement à désirer. Il faut souvent parcourir plusieurs onglets ou faire défiler des listes de paramètres pour atteindre celui qu’on veut. Je crois que la plus belle fenêtre de dialogue reste quand même le Case editor. J’ai bien du m’y reprendre à 5 fois avec le tutoriel sous les yeux pour comprendre comment faire fonctionner un “dynamic panel”.

Dialogue Case Editor d'Axure

Dialogue Case Editor d’Axure

En réalité on s’aperçoit rapidement qu’Axure permet de faire beaucoup de choses, mais des choses qui ne sont pas de l’ordre du prototypage, mais de l’ordre du graphisme ou du dev-front. Si je compare, la fenêtre d’Axure avec celle d’Espresso qui me sert pour faire mes CSS, il y a peu de différences.

À gauche Espresso, à Axure

À gauche Espresso, à droite Axure

Certains diront sans doute “Oui, mais c’est très bien on peut tout paramétrer”. Effectivement, en farfouillant, on trouve des nombreux paramètres sur quasiment tous les objets avec une palanquée d’actions possibles. Mais est ce que c’est bien le sujet ? À cette étape, je suis censé faire du wireframes avec quelques liens et encore.

Une des possibilités soulignée dans le questionnaire est l’export sous la forme de spécifications (dans la version pro). Il faut renseigner correctement les champs au préalable et ça exporte le tout en Word et en anglais. Oui, en Word, sous la forme d’un document qui donne très envie de le lire ! Enfin presque, vu que ça reprend par exemple certaines logiques de programmation présentes dans le wireframes :

“OnClick:
Case 1:
Set DynamicPanelTest to Next”

Pour vous donner une idée : Un exemple de spécification Axure (Merci à Thomas L. )

L’autre possibilité d’export est d’avoir une maquette HTML cliquable. Oui, c’est effectivement le cas mais il faut savoir que le résultat en souvent bancal et le code n’est pas réutilisable.

Pour résumer, cette première approche, Axure permet de faire : des wireframes, des prototypes HTML, des spécifications et du suivi de développement. Une fois que c’est dit, on réalise qu’un même logiciel serait censé répondre à 4 activités fondamentalement différentes, qui correspondent aujourd’hui à 4 métiers, UX designer, Développeurs Front, MOA et MOE, le tout dans une seule interface. Mon cerveau d’ergonome se met directement en alerte “Ça va être le bordel” en entendant une telle proposition !

À l’usage, pour de vrai

C’est bien de dire du mal, mais confrontons-nous à un vrai exercice. La création d’une liste de courses sur un iPhone. Le but est d’illustrer deux états d’une même liste pour expliquer ce que cela pourrait donner. Le but n’est pas d’avoir quelque chose d’interactif. Une première version avait été faite sur papier ce qui permet d’avoir un point de comparaison.

Liste version papier

Liste version papier

Donc pour refaire ce schéma, j’ai procédé de la manière suivante. J’ai commencé par télécharger deux bibliothèques d’objets, une pour l’interface iPhone/iOS qui n’est pas à jour, mais je n’ai pas trouvé mieux, et une pour les icônes qui vaut ce qu’elle vaut. Après cela, j’ai assez classiquement placé les éléments. J’aurai bien mis de la couleur sur les icônes mais ce n’est pas possible. Il n’y a pas d’objet prévu pour les listes, donc j’en bricole une.

Liste - version Axure

Liste – version Axure

J’ai fait le même écran avec le logiciel dont je me sers habituellement, c’est-à-dire Balsamiq. Là, les icônes et le cadre de l’iPhone sont déjà présents. Je peux choisir un écran iPhone 4 ou 5, la présence des barres de menus, le style “propre” ou “brouillon”. Je ne vais pas vous faire les louanges de Balsamiq. Sans parler du temps passé à faire le même écran, le résultat me paraît plus propre et plus correspondre à ce qui était exprimé initialement.

Liste version Balsamiq

Liste version Balsamiq

De là, pour faire un document propre pour communiquer j’utilise Illustrator, ce qui donne l’exemple ci-dessous. Je pense que c’est quand même autre chose que le document Word d’Axure. J’aurai même pu rendre cela sur un iphone avec apps comme POP.

Liste - Version document d'explication

Liste – Version document d’explication

Petite mise à jour. Suite à cet article j’ai reçu cette vidéo de George Abraham  @jabberSGA, qui travail sur (et pour) Indigo Studio. Cela vient très justement compléter ma comparaison.

Et la mort de l’UX ?

Oui, il faut bien justifier le titre de cette note à un moment. Résumons un peu ce qui vient d’être dit :

  • On se trouve en présence d’un outil qui est, bien souvent, imposé à son utilisateur principal pour que des acteurs secondaires du projet puissent en utiliser le résultat.
  • La maîtrise de cet outil reste parfois partielle, car il est souvent plus simple de faire autrement.
  • L’outil en lui-même présente une piètre ergonomie.
  • Les résultats “secondaires” (Spécification et Prototype HTML) sont de mauvaises qualités.

Tout cela me rappelle fortement le syndrome “PowerPoint”, ou comment l’outil conditionne et appauvri la réflexion et le résultat en imposant des contraintes qui n’ont pas lieu d’être.

Pour illustrer cela un contre exemple, ces dernières années j’ai beaucoup travaillé sur la télévision. Il faut savoir que dans ce domaine, tout est à faire, il n’y a (avait) rien d’existant en matière de conception d’interface. Depuis 2006, l’équipe de conception qui travail sur le sujet, chez Orange, a toujours utilisé des outils “génériques”, notamment la suite Adobe ou le papier/crayon, pour concevoir l’expérience utilisateur et produire les documents de spécifications. Un outil trop contraignant, trop guidant n’aurait jamais convenu. Il est nécessaire d’avoir des outils agiles pour illustrer des idées, des concepts ou des séquences d’interactions novateurs.

Un des soucis de l’ergonome, de l’UX Designer est aussi de faire comprendre son métier, plus globalement de communiquer. Il est nécessaire de faire comprendre que ça ne se limite pas à produire des wireframes, mais que ça passe par une démarche de recherche sur les usages, une phase d’idéation et de réflexion avant d’éventuellement aboutir à la production d’une interface. La communication doit aussi être adaptée aux interlocuteurs. Donner à utiliser une maquette HTML à un client n’est pas vraiment une bonne idée. Le client n’est pas l’utilisateur, mais en faisant comme cela, on lui fait croire que c’est le cas. Il faut alors se poser les questions “Je produit quel livrable ? Pour qui ? Pour obtenir quels résultats ? Avec quelle efficience ?”

Concrètement, ça veut dire quoi ? Si on reprend l’exemple de “la maquette pour montrer au client” ; Avant Axure, on produisait un PowerPoint tout moche avec un zoning approximatif. C’était normal que le client n’y comprenne rien et n’est pas le temps, ni l’envie d’approfondir le sujet. Donc, on fait quoi une maquette HTML à partir d’Axure ? Ou se demande ce dont à besoin vraiment le client. Est-ce qu’il veut l’utiliser ? Si oui, il va falloir lui réexpliquer 2 ou 3 choses, sinon il veut sans doute être rassuré sur l’état d’avancement du projet, voir si ça correspond à ces objectifs, ceux de son chef ou pouvoir en parler avec ces collaborateurs pour voir s’ils partagent la même idée. D’autres moyens sont alors mieux adaptés pour cela. Ça peut aller d’un beau document graphique et facile à lire à une vidéo de présentation faite avec After Effects qui fera un effet WHaou en comité directeur.

“Pas de couilles, pas d’embrouilles”

Petit aparté, il y a moult années, j’ai fait mon service militaire, puis j’ai traîné mes rangers comme officier de réserve au moment où l’armée est devenue une armée de métiers. J’ai observé à ce moment-là une attitude chez beaucoup de cadres dont l’avancement était compromis du fait de la réduction des effectifs. C’était la stratégie “Pas de couilles, pas d’embrouilles”, ou en français “Je fais juste ce qu’il faut pour être bien noté, pas plus et surtout pas d’initiatives qui pourraient entraîner un problème qui ferait tache sur ma carrière.”.

Avec Axure, dans les agences que j’ai pu observer, on est dans le même cas. Axure est la chaîne de montage qui maintient les processus existants, les tâcherons à leurs postes. Le commercial vend, l’UX designer produit des fils de fer, le chef de projet/produit montre la maquette HTML au client, le graphiste met un coup de peinture dessus, le développeur regarde les spécifications d’un œil distrait et met un moteur derrière,… et roule ma poule, pas de couilles, pas d’embrouilles. Le client est content du résultat ? Bof, ce n’est pas grave il a validé la maquette. L’utilisateur finale utilise ? Non, c’est pas grave le client a payé.

J’ai eu un très bel exemple de cela cet été dans une agence. Le client de l’agence bossait depuis 4 ans sur un sujet et était visiblement en échec, mais le commercial et le chef de projet répondait juste à sa demande en produisant des wireframes. J’ai eu le malheur de proposer autre chose, de faire autrement qu’Axure, de réfléchir, de poser les questions qui fâchent : “Pourquoi le client est arrivé à cette situation d’échec ? Quel constat il en fait ? Quelles connaissances il a des utilisateurs finaux (Il en avait sûrement trop et mal exploitées) et de leurs usages existants dans des situations proches ?” Non, non, il faut “les 3 pages d’accueil différentes qu’on a vendu” avec toujours plus de fonctions pour coller dans un PowerPoint immonde.

Si je sortais de ma zone de confort ?

Pensez-vous sincèrement que les bonnes idées sont nées dans un PowerPoint ? ou sur Axure ? Non, il est plus probable qu’elles soient nées sur une nappe en papier de bistrot, ou avec un croquis sur le coin d’un carnet lors d’une réunion sans fin ! Personnellement, quand j’ai besoin d’inspiration, je vais courir, le corps fonctionne, le cerveau aussi et je n’ai pas besoin d’outils.

Alors je ne peux que vous encourager à remettre en question vos outils, en particulier Axure, voir en quoi ils conditionnent vos réponses et vos processus de conception : “Tiens, et si sur ce projet-là, je faisais autrement ? Si je sortais de ma zone de confort ? Je n’arrive pas avancer, je m’ennuie sur ce projet, changeons de perspectives.”. Ça va probablement déranger la chaîne de montage derrière vous mais c’est à vous de voir si souhaitez rester un simple tâcheron ou concevoir vraiment l’expérience utilisateur.

Auteur :

Lead UX designer en Freelance depuis le dernier millénaire ! J'aide à concevoir des services, des applications en étant centré sur l'utilisateur et ses usages.

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