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Schéma de l'évolution du marché

Le marché de l’UX design en France en 2020

En 2020, le marché de L’UX Design aborde une nouvelle phase de maturité. Un certain nombre de signaux plus ou moins faible pointe le bout du nez. Le temps des changements majeurs est là, à nos portes, entraînant un chaos certain.

Tous les 4 ans, je fais un point sur le marché de l’UX design en France. C’est un peu un rituel, ou tout du moins au bout de 4 fois on va dire que c’est une habitude. Quand j’ai commencé il y a 12 ans à l’occasion d’une formation au CNAM, on parlait encore couramment d’ergonomie des IHM (Interface Humain Machine). L’économie peinait à sortir d’une phase de crise économique et le secteur des télécoms venait de voir débouler un truc qui s’appelait l’iPhone. Ce secteur a été profondément chamboulé depuis et cela a impacté, au-delà de toutes prédictions, notre métier « de conception centrée sur l’utilisateur ».

Si vous voulez vous rafraîchir la mémoire, vous pouvez retrouver les saisons précédentes :

Donc en 2016, le marché commençait à se concentrer avec le rachat de plusieurs grosses agences de design par de gros cabinets de conseils types Accenture, Publicis, PWC, Cap Gemini. Les formations en UX design se mettaient en place dans de nombreuses écoles après une première vague de précurseurs. Des équipes importantes étaient en régie chez les gros clients. Les freelances expérimentés pouvaient apporter leur soutien à ces équipes ou sur des missions précises. Qu’est-ce qui s’est passé depuis ? Comment ont évolué ces tendances ?

Schéma de l'évolution du marché

Le marché de l’UX en 2020

Concentration et dilution

La valse des rachats a continué depuis 2016. Axance notamment a racheté par Devoteam en 2017 développant sa branche « people » qui comme UX Republic est basé sur le placement en régie de designers. Plus récemment en 2019, Attoma a été racheté par Assist Digital. PWC qui avait déjà acheté Nealite à racheter Napoléon Agency pour l’intégrer à son expérience center.

Ces rachats et intégrations ne se font pas sans douleur. En réalité les personnes qui font la force et la compétence de ces agences ne restent pas dans ces nouvelles structures souvent inhumaines. Si on prend Nealite, toutes les personnes que je connaissais au sein de cette agence, sont parties de la nouvelle structure petit à petit. Certes ils ont investis lourdement dans de superbes bureaux à Paris, mais le papier cadeau ne fait pas toujours tout ! Chez Axance, je connaissais quelques anciennes qui étaient là depuis les débuts qui ont profité du rachat pour partir aller faire du maraîchage bio en Bretagne. Même une agence comme Fjord, qui avait su longtemps garder son indépendance vis-à-vis de la maison mère Accenture, a perdu ses compétences à la suite de plusieurs erreurs de management. Toutes les personnes avec qui j’avais travaillé il y a 3 ou 4 ans sont parties vers d’autres entreprises ou se sont mises en freelance.

Le problème de ces stratégies de « croissances externes » c’est qu’elles ont pour objectifs d’étouffer la concurrence soit en l’intégrant et en essayant de la valoriser soit simplement en la supprimant du marché.

Mais de nouvelles agences se sont créées ou ont pris de l’ampleur avec des expertises précises, mais des effectifs encore réduits de 5 à 30 personnes, parmi elles, je peux citer Meaningful, Affordance, Aktan, Sismo design, Lunaweb, User studio, Sphères, BackStory et j’en oublie. Mais le cumul des effectifs de toutes ces agences, de l’ordre de 200 à 300 designers, en fait une force non négligeable. Pour certaines, elles occupent des niches laissées par les grosses agences rachetées ou elles ont pris un parti pris assez fort qui les distingue de vulgaires agences web matinée d’UX. La vie de ces petites agences n’est pas forcément de tout repos et est souvent dépendante de gros clients récurrents.

La marche du marché

Cette dépendance peut aussi entraîner des défaillances, par exemple AF83 est en redressement judiciaire. Ainsi certaines petites agences ont traversé ces années, fin 2018, 2019, une période trouble, sur un marché qui est perçu comme bizarre. Clairement en faisant le tour de mes contacts, il apparaît que le ralentissement est global et qu’il ne touche pas que le secteur de l’UX Design. Les agences doivent redoubler d’efforts commerciaux pour maintenir leur activité.

Un des changements majeurs qu’il y a derrière cela, c’est qu’un grand nombre de sociétés ont internalisé les compétences en UX design et embaucher les designers qui étaient présents en régie chez eux. C’est le cas dans le secteur de la banque et de l’assurance par exemple chez le groupe BPCE, la MAIF, AXA,… La maturité de ces entreprises vis-à-vis de l’UX a évolué et le design devient progressivement systématique.

Donc on se retrouve avec de gros acteurs de la vente de chair fraîche de designer en régie comme UX republic, Axance People, Niji & Co qui se font frontalement concurrence et qui se retrouvent sur un marché en tension. La stratégie de Niji et d’UX republic a été d’ouvrir des bureaux en province, notamment à Lyon, Nantes, Bordeaux et en PACA. Mais ça ne fait que déplacer le problème de la région parisienne à la province, sans oublier que d’autres acteurs sont en embuscade.

Idean (Ex Backelite), Wax Interactive (SQLI) ou HDG (Ex Bertin technologie) par exemple se renforcent et gagne du poids au-delà de leurs secteurs traditionnels. HDG était traditionnellement sur le secteur de l’ergonomie et de la conception de cockpits dans l’automobile ou l’aviation et évolue maintenant en dehors de ce secteur « protégé » pour aller sur l’UX Design plus classique. Cela sans oublier quelques poids lourds parmi les ESN (ex-SSII) comme OCTO (Accenture), Altran,… qui ont certains contrats-cadres avec par exemple la DINSIC alias les startups d’état.

Formation et chair fraîche

En parlant de chair fraîche, il faut aussi noter que les formations en UX design se sont multipliées. Soit dans les cursus initiaux, sur le modèle de ce que j’avais mis en place à partir de 2014 à l’École multimédia, c’est-à-dire une alternance sur un ou deux ans après un diplôme à bac +3. Quand je dis « multipliées », c’est un faible mot… IESA, Ynov, Digital campus, Iscom, Hetic, Digital school, … Le tout souvent sur plusieurs campus à Paris, Lyon, Bordeaux ou Nantes. Le niveau de ces formations peut être très variable en fonction des moyens mis en œuvre et donc des enseignants recrutés. 

Au final, cela fait beaucoup de jeunes UX designers qui arrivent sur le marché du travail, avec un niveau de compétence plus ou moins établi. Ces jeunes UX designer se retrouvent sur un marché de l’emploi qui à ce niveau de compétence commence à être saturé. Certains vont choisir de se mettre en freelance sans avoir les armes pour cela, se vendant à des tarifs qui ne sont pas viables et se faisaient malmener par des entreprises qui en profitent. D’autres iront rejoindre la masse de la chair fraîche le temps de monter un peu compétence et d’apprendre sur le tas le reste de leur métier d’UX machin-chose.

Les formations courtes ont aussi pris de l’ampleur avec les classiques comme les gobelins ou le laptop, mais aussi les organismes de formations généralistes qui proposent des cursus courts de quelques jours à quelques semaines pour apprendre les bases. 

Des freelances et des collectifs

En bas de la chaîne alimentaire, on trouve donc des freelances super juniors qui n’ont jamais appris à établir un prix à la journée. Au-delà, la proportion de freelances augmente régulièrement depuis plusieurs années dans tous les métiers numériques. Derrière cela, il y a une vague de fond qui fait qu’une certaine proportion des salariés ne supporte plus les modèles paternalistes et infantilisants existants dans les entreprises. La question des valeurs, de l’éthique et du sens des projets réalisés devient prépondérante et conduit les ex-salariés à envisager d’autres formes d’organisation et un autre rapport au travail.

Surfant sur cette montée en puissance des freelances, des plateformes de mise en relations comme Malt ou La crème de la crème sont apparus avec plus ou moins d’efficacité dans le cas de l’UX design. Outre l’efficacité de ces plateformes, ce modèle crée un intermédiaire systématique entre le client et le freelance, ce qui a un coût. Surtout cela veut dire que pour le freelance, la recherche de prestation va dépendre de la plateforme et de ses algorithmes et non de sa compétence ou de l’appétence pour certains projets.

« Chassons en meutes pour remonter dans la chaîne alimentaire » 

Pour faire face à cela, les freelances ont commencé à se regrouper en collectifs plus ou moins grand, d’une dizaine à plusieurs centaines de personnes, soit avec des compétences complémentaires soit spécialisé en UX afin de se répartir la charge de travail ou de pouvoir répondre à de plus gros projets. Ça permet de chasser en meutes, de remonter la chaîne alimentaire, se passant d’intermédiaires comme les ESN qui prennent juste un % important sans apporter de valeur ajoutée.

En parallèle de cela, on voit aussi émerger les coopératives d’activités qui supportent l’activité de certains freelances. Ce type de structures permettent de faire évoluer le rapport au travail en général, mais aussi les rapports avec les clients. L’idée n’est plus d’avoir un rapport client/fournisseur, mais un rapport de collaboration et d’enrichissement humain et financier mutuel.

Maturité, Design ops et gouvernance

Globalement la maturité des entreprises sur l’UX design a continué d’augmenter. Attention ça ne veut pas dire que tout le monde a compris l’intérêt du design loin de là. L’étude réalisée par InVision sur les « nouvelles frontières du design » est intéressante pour expliquer cette évolution. InVison propose 5 niveaux de maturité avec la répartition suivante sur la zone Europe, Moyen-Orient, Afrique: 

  • 42 % de niveau 1 : Producteur ;  Le design est ce qui se passe sur les écrans.
  • 21 % de niveau 2 : Connecteur ; Le design est ce qui se passe dans les ateliers de conception.
  • 21 % de niveau 3 : Architecte ; Le design est un processus standardisé déployable.
  • 13 % de niveau 4 : Scientifique ; Le design est hypothèses et expérimentations.
  • 4 % de niveau 5 : Visionnaire ; Le design est une stratégie business.
Les effectifs de designers sont plus importants pour les niveaux 1 et 3

Les effectifs de designers par niveau de maturité de l’entreprise.

Avec une majorité de grosses équipes (plus de 30 personnes) dans les niveaux 1 et 3. Ce qui est relativement logique, car il est plus facile de mettre en place une stratégie design avancée dans une petite structure qu’un gros paquebot ancien. On retrouve donc les petites structures identifiées initialement au niveau 5.

Les structures de niveau 3 mettent en place des designs systèmes et d’autres méthodologies de ce type, mais elles ont encore du mal à aller plus loin. Les étapes suivantes étant de modifier la structure de l’entreprise pour intégrer le design comme une composante clef au même titre qu’un service informatique. Ça veut aussi dire changer les processus pour faire en sorte que les différentes étapes de la conception soient correctement intégrées avec les itérations nécessaires. Au-delà des processus de conception, il faut faire évoluer les processus de décision et de gouvernance. Dans un pays où le management est issu d’écoles d’ingénieur ou de commerce, il y a encore quelques freins à lever.

Un peu de chaos en perspective ?

Entre le climat social actuel en France, les difficultés rencontrées en 2019 par certaines agences, les marchés des freelances en mouvement, ça fait beaucoup de signaux pas vraiment faibles. Alors qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

Je ne suis pas devin et donc je ne vais pas faire de prédiction, mais je constate que le marché actuel n’est pas stable. Il y a trop de poids sur certaines extrémités de la balance, trop de formations, trop de tensions sur le marché de la régie, trop d’entreprises dépendantes de gros clients, encore trop de centralisations sur Paris.

Les questions d’éthiques deviennent récurrentes. Maintenir l’habitabilité du monde est une préoccupation de plus en plus partagée. Le rapport au travail évolue, avec une priorité à la vie personnelle sur la vie professionnelle. Donner du sens à son travail est devenu une priorité dès qu’on peut se le permettre financièrement.

Donc je pense que 2020 va être une année charnière dans le monde de l’UX design. Des pans entiers de l’économie du design vont s’écrouler et d’autres devront être imaginés, conçus et construits. Je ne sais pas quand ? Comment ? Dans quelle ampleur ? Mais j’ai l’intuition qu’une démarche centrée sur le vivant, d’intelligence collective pour la conception de systèmes complexes résilients sera nécessaire pour émerger du chaos à venir.

Ensemble de Julia, fractale

Parce que j’aime bien les fractales.

Auteur :

Lead UX designer en Freelance depuis le dernier millénaire ! J'aide à concevoir des services, des applications en étant centré sur l'utilisateur et ses usages.

8 commentaires Ecrire un commentaire

  1. Bravo pour cet article Raphaël qui met si bien les mots sur ce que je pense depuis des mois. Merci.

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  2. Merci pour l’article, ce serait intéressant de connaitre la réaction des ESN et des entreprises qui internalisent ces compétences, comment voient-elles la situation ?

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    • Mon point de vue de manager au sein d’une entreprise qui internalise (Crédit Agricole) tout en continuant à faire appel à des designers externes 🙂
      Je suis d’accord avec l’analyse proposée par Raphaël. Le mouvement d’internalisation me semble fort : il concerne beaucoup d’entreprises et les moyens accordés sont importants. La constitution de compétences et savoir-faire internes est indispensable pour transformer les entreprises et ne pas s’en tenir à une production de parcours et interfaces digitaux.
      L’apport des agences reste à mon sens pertinent s’il se situe dans l’expertise et la créativité
      (par ex, expertise en user research, design system, UX writing) à condition que les soft skills soient au rdv, avec des designers caméléons qui savent adopter la culture de l’entreprise. Pour les designers en régie, là aussi ce sont les qualités de savoir-être qui font la différence. Dans tous les cas, les externes devront passer un temps minimum auprès des équipes projets internes pour en adopter les codes, le langage, les problématiques etc.
      Enfin, la mobilisation de freelances pourrait également avoir du sens, toujours avec le bon niveau d’expertise et de soft skills, mais elle n’est pas simple pour moi : ils sont difficilement référencés par des cellules d’achats qui préfèrent s’adresser à des acteurs plus solides (agences, ESN).

  3. Bravo Raphaël,
    Merci pour cet article de fond, bien argumenté et fouillé. Il est toujours difficile d’analyser un marché quand on oeuvre à l’intérieur de celui-ci 😉
    Et merci pour le parti pris dans le discours que j’affectionne également.
    Je citerais aussi Altima malheureusement absorbé par Accenture.
    Dommage que l’UX reste (pour le moment) autant connoté aux interfaces. Il y a tant à faire dans la conception des usages dans les lieux physiques, dans l’industrie en B2B ou dans le monde des services.

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    • Pourquoi dommage @Benjamin Richy?
      Sans ces intégrations à de plus grandes structures qui les complètent en tout point, aucun moyen pour l’UX de sortir du carcan de l’interface.
      Je ne sais pas si c’est un manque d’humilité, un complexe d’infériorité, un soupçon de naïveté ou un mélange de tout ça qui poussent certain de mes pairs Designers à clamer que leur compétence n’est pas utilisée au maximum de son potentiel .
      N’étant point corporatiste, je n’ai aucun mal à affirmer qu’en l’état, un étudiant sorti d’école d’ingénieur / commerce est bien plus armé à traiter des problématiques complexes qu’un étudiant en école de design

  4. Ce qui m’inquiète le plus dans tout ça, ce sont les conséquences de l’hyper concentration que le secteur semble suivre avec ces rachats successifs : demain, ne risque t-on pas de nous retrouver à n’utiliser qu’une poignée de méthodes, de manière de faire et de penser plébiscitées par les grands groupes de consulting ? Google (Venture) a frappé fort avec le Design Sprint, ruinant peut ou prou les efforts d’Ideo d’inculquer une méthodologie raisonnée.
    Et ceci, dans un contexte où naturellement les designers eux-même tendent à n’utiliser qu’une poignée de méthodes, rassurantes, jugées moins chronophages, mieux connues de leurs interlocuteurs… au grand détriment de la pléthore de possibilités plus riches, mieux adaptées.

    Le grand bouleversement que tu évoques n’a t-il pas, également, sa source dans ce constat ?

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  5. Je constate aussi avec la multiplication des formations UX, la multiplication de profils qui, à défaut d’avoir la moindre once de créativité, se réfugient derrière des méthodologies buzzword et des benchmarks pour mieux copier les autres acteurs.
    Ça ne peut faire avancer la cause et inciter à positionner le design sur un plan plus stratégique.

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    • @Solene c’est tout à fait vrai!
      Et pour être totallement honête, c’est aussi un véritable challenge de résister à ces phénomèmes d’uniformisation, quand tout le monde autour de vous le pratique, et qu’il faut toujours aller plus vite.

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